Des nouvelles de Charles Eisenstein

Des retraites de 4 jours

Nombre d'entre vous comprennent intuitivement ce que je veux dire par «l'espace entre les récits" - qui désigne cette phase du parcours où le vieux récit s'est effondré, et le nouveau n'a pas encore vu le jour. Le mot "normal" a perdu son sens dans les domaines du travail, de l'amour, de la famille, de la santé ... et on ne sait plus très bien ce qui est réel et ce qui ne l'est pas, qui nous sommes, comment être, comment naviguer dans la vie... Il s'agit sans doute d'un processus plus large, mais auquel notre culture ne laisse pas beaucoup de place.

Voilà la toile de fond sur laquelle Charles Eisenstein propose aujourd'hui des stages, ou retraites de quelques jours aux Etats-Unis, près de chez lui à Nashville. Son public cible : celles et ceux qui abordent tout juste cet espace intersticiel, ou qui y sont déjà plongés ou qui viennent d'en sortir. L'objectif est de comprendre la dynamique de cet espace et de mettre en pratique certains outils remarquables qui en facilitent la navigation. S'il n'est pas garanti que chacun y trouve forcément son nouveau récit en propre, il est par contre à peu près certain que tous y verront grandir leur préparation à se faire trouver par un nouveau récit. 

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Un nouveau livre

Par ailleurs, pour information, Charles travaille à son prochain livre dont le titre provisoire est :
Revolution is Love.La révolution, c'est l'amour. Ce livre vise à combler les dimensions spirituelles et politiques de l'écologie,de la justice environnementale, et en particulier du changement climatique. En voici un bref extrait . C’est un bout du début... (Il s’agit d’un premier jet alors soyez indulgents !)

Qu'est-ce qui a fait de toi un écologiste? En repassant le cours de ta vie, rappelle-toi cet événement qui a éveillé en toi la volonté de prendre soin d’un aspect particulier de notre planète. Pour moi, c’est arrivé vers l'âge de sept ou huit ans, pendant une promenade avec mon père en regardant  passer un vol d'étourneaux. "Ca c’est un gros vol d’étourneaux, "ai-je dit.

Mon père m'a alors raconté les pigeons voyageurs, dont les vols remplissaient le ciel autrefois, si vastes qu'ils s’étendaient d'un horizon à l’autre pendant plusieurs jours de suite. "Ils ont disparu maintenant," me dit-il. "Il suffisait aux gens de pointer leurs armes vers le ciel et de tirer au hasard, et les pigeons tombaient. Maintenant, il n’en reste plus." Bien sûr, on m’avait parlé des dinosaures, mais c’est la première fois que j’ai vraiment compris ce que signifiait le mot "extinction".


J’ai pleuré dans mon lit cette nuit-là, et plusieurs nuits de suite. A l’époque, je savais encore pleurer - capacité qui s’est éteinte dans la brutalité de mon adolescence de garçon dans les années 1980, et qui a été presque aussi difficile à ressusciter que de ramener le pigeon voyageur sur Terre.

L’extinction des espèces ne s’est pas arrêtée au XIXe siècle. Le destin des pigeons voyageurs n’était qu’un signe avant-coureur de ce qui arrive aujourd’hui à toutes les formes de vie sur cette planète, et cette calamité ne laissera aucun de nous indemne.

 

Dernièrement, j’ai rencontré un fermier de la Caroline du Nord, appelons-le Mike, un homme de la terre dont la famille vit ici depuis plus de 300 ans. Avec son gros accent vernaculaire – ce qui se fait rare en ces temps d’homogénéisation de la langue induite par les média – il faisait valoir des valeurs conservatrices « bien du Sud ». Et de fait, il exprimait beaucoup d’amertume, non pas tant sur des questions de racisme ou de libéralisme, comme on l’entend d’habitude, mais il s’est lancé dans une tirade contre le gouv’nement, les chemtrails, les banques, les foules moutonnières, la conspiration du 11 septembre 2001, etc… « Nous, le peuple, on doit se soulever et les détruire », disait-il, et sa voix frémissait non pas de ferveur révolutionnaire mais bien d'un pesant désespoir.

 

J’ai tenté d’introduire l'idée que les auteurs de ces crimes sont eux-mêmes enfermés dans un vision du monde qui ne fait que raconter qu’ils ont raison de faire ce qu’ils font, que c’est juste et justifié ; et que nous leur emboîtons le pas chaque fois que nous adoptons le paradigme de vouloir juguler le mal par l’exercice d’une force supérieure. C’est exactement ce qui motive le développement toutes ces technologies de contrôle, qu’elles soient sociales, médicales, matérielles  ou politiques, par ceux que nous voudrions voir renversés . Par ailleurs, disais-je, si on en arrive à devoir faire la guerre pour renverser les tyrans, si on en vient au rapport de forces, alors on est foutus. Ce sont eux, les maîtres de la guerre. Ce sont eux qui ont les armes : les fusils, les bombes, l’argent, l’Etat fouineur, les médias et la machine politique. S’il doit y avoir un espoir, il est à trouver sur une autre voie.

 

C’est peut-être la raison pour laquelle tant de militants chevronnés finissent par succomber au désespoir après des décennies de lutte. Toi qui me lis,  crois-tu vraiment qu’il y a moyen de battre le complexe militaire-industriel-financier-agriculturel-pharma-ONG-éducation-politique sur son propre terrain ? Dans ce livre, j’entends décrire comment le mouvement environnementaliste moderne – et plus particulièrement cette part du mouvement qui s’occupe du changement climatique – s’est fourvoyé sur ces chemins, en ne prenant pas seulement le risque de la défaite mais également de péjorer la situation même lorsqu’il remportait des victoires. Le changement climatique en appelle à une révolution de nature plus profonde, un autre genre de révolution, une révolution que rien ni personne ne pourra enrayer.

 

Mike ne me comprenait toujours pas.. Et pourtant c’est un homme intelligent (comme la plupart des agriculteurs), mais il était comme possédé; quoi que je dise, il s’accrochait à un ou deux mots-clés et n’en finissait pas de déverser son amertume. Évidemment, je n’allais pas "vaincre l'ennemi" par la force de mon intellect, me conformant précisément au paradigme que je critiquais. Quand j’ai compris ce qui se passait, j’ai arrêté de parler et me suis mis à écouter. Je l’ai écouté, non pas tant au niveau conceptuel, mais à celui de ce qui se disait sous les mots et à tout ce que sa voix transmettait. Pour finir, je lui ai posé la même question qu’à toi : "Qu'est-ce qui a fait de toi un écologiste?"

Et c’est là que la colère et l'amertume l’ont cédé à la douleur. Mike m'a parlé des étangs et rivières et de cette nature sauvage qu’il parcourait dans son enfance, où il chassait et pêchait et se baignait, et comment tout celà avait été détruit par le développement : bouclé, interdit de passage, comblé, asséché, essarté, asphalté et construit.


En d'autres termes, il est devenu écologiste de la même manière que moi, et je suis prêt à le parier, de la même manière que toi. Il s’est fait écologiste en ressentant la beauté et le chagrin.

Alors j'ai demandé : "Les gars qui commandent des chemtrails, le feraient-ils, s’ils pouvaient ressentir ce que vous ressentez maintenant?"

"Non, ils ne pourraient pas."

 

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Charles travaille toujours dans une économie du don. N'ayant pas d'employeur, il demande à ses lecteurs et auditeurs de  le soutenir dans son effort d'écriture et s'en explique sur

https://www.patreon.com/charleseisenstein?ty=h

 

 

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