Charles Eisenstein parle de l'immigration

Penser autrement: 

Charles Eisenstein : billet N° 52 sur l’immigration

(traduction libre de Camille BdH)

Sollicité sur son blog par une lectrice britannique, Charles répond publiquement sur cette question qui touche la réalité vécue bien au-delà des frontières de la Grande-Bretagne

 

Je travaille pour un centre d’accueil de migrantes. Nous avons accueilli récemment une femme de nationalité turque. Elle soutient que dès lors qu’elle se trouve en Grande-Bretagne, le gouvernement de ce pays doit la soutenir elle et son enfant. Elle exige une éducation anglaise pour son fils et estime que cela lui est dû puisqu’elle a mis deux ans à obtenir un visa. Elle n’est chez nous que depuis 3 mois et a déjà plusieurs rendez-vous avec nos services de santé qui lui seront offerts gratuitement. Elle n’a pas l’intention de travailler, ni de s’intégrer à notre système et néanmoins exige qu’on la prenne en charge. Ce type d’attitude me met très en colère et ce n’est pas un cas isolé. Je vous serais très reconnaissante de me conseiller pour trouver comment adopter un autre point de vue sur cette situation et me permettre d’avoir une perspective relationnelle plus sympathique avec cette femme.
 


Voici donc une situation où une personne pleine de compassion se sent dériver vers une histoire de ressentiment. Elle cherche une alternative à sa colère, sentant  qu’il doit y avoir une autre manière possible d’envisager la situation.

 

A la base, il y a le fait que des étrangers arrivent en masse au Royaume-Uni (et dans d’autres pays développés) et bénéficient des avantages des systèmes sociaux en place ou des opportunités d’emploi. Ce qui signifie par conséquent moins d’emplois sur le marché, une augmentation des impôts et des services sociaux moins disponibles pour les autochtones, qui en reportent la responsabilité sur les immigrants et en retour se font accuser de racisme et de xénophobie. Mais en fait, ces tensions sont l’inévitable produit de circonstances plus vastes.


Le premier point à considérer est la raison pour laquelle ces immigrants tiennent tant à quitter leur pays en abandonnant tout ce qui leur était proche et familier, et s’infligent le stress d’une procédure d’obtention d’un visa sur 2 ans, ou encore montent dans des bateaux pourris pour traverser la Méditerranée ou passent dans un tunnel pour entrer illégalement au Texas.

 

Si vous me passez une simplification un peu grossière, la raison en est que les pays développés (ou plus précisément le capital global basé dans les pays développés) leur ont rendu la vie impossible et invivable chez eux. Le néo-libéralisme, les traités de libéralisation du commerce, l’austérité et le régime global de la dette ont effectivement extrait et transféré la richesse des pays les moins développés vers les plus développés. Et comme la répression politique est souvent nécessaire pour maintenir ce système en place, il en résulte aussi des violences ethniques. Tout cela contribue à rendre la vie invivable pour de larges pans de la population en dehors du monde développé.

 

Et il est totalement insensé de vouloir empêcher d’entrer chez nous par la force des gens qui veulent quitter leur pays parce que nous leur avons rendu la vie impossible chez eux ! Est-ce qu’il ne serait pas plus raisonnable de mettre en place des politiques qui ne rendent pas la vie impossible là-bas ? A commencer par là, on supprimerait au départ le problème de l’immigration de masse.

 


Deuxièmement, et ce point et relié au premier, le transfert de toute la richesse vers les pays riches ne fait pas qu’affecter les pays pauvres. Le phénomène a aussi des conséquences en pays riche. Le capital financier se développe aux dépens des pauvres, de la classe moyenne, des autorités locales, des petites et moyennes entreprises, des retraites et des revenus de l’Etat. Ce qui crée de fait les conditions d’une rareté endémique et d’une anxiété qui colore les perceptions des gens comme ma correspondante. Je suis sûr qu’elle se sentirait moins irritée si elle ne venait pas de vivre trois décennies de coupes dans les services sociaux et de croissance de l’insécurité économique. Même si personnellement elle va bien, tout autour d’elle il n’en va pas de même pour tous. L’insécurité nous submerge tous. Quand on nous rabâche tous les jours​ qu’ « Il n’y aura jamais assez pour tout le monde », ce n’est pas exactement ce qu’il nous faut pour entretenir des impulsions généreuses envers les immigrants, les pauvres ou quiconque qui est dans le besoin. Si nous nous sentions en sécurité, nous interpréterions différemment l’attitude de la femme turque. Peut-être ne veut-elle pas travailler parce qu’elle est malade, ou qu’elle a plusieurs enfants ou une vieille maman dont elle veut s’occuper, … qui sait ? qui connaît les histoires qui se cachent derrière le visage de celles et ceux que nous jugeons ?

 

La pensée qui sous-tend un jugement est « Si j’étais dans sa situation, je me conduirais mieux que cette personne. » Mais chaque fois que j’ai pu en apprendre plus sur la situation de quelqu’un, j’ai mieux compris l’attitude de cette personne et je me suis souvent dit « Eh bien, oui, si j’étais à sa place, je ferais probablement comme elle. »
 

Bien sûr le racisme et la xénophobie se mettent en travers de ce genre d’attitude empathique, parce qu’ils s’appliquent à des catégories d’êtres déshumanisés ou dégradés. Mais c’est une erreur de penser que l’injustice économique prend sa racine dans le racisme et la xénophobie. Les conditions du ressentiment et de la division sont incorporées dans le système économique lui-même qui domine l’ensemble de la planète. Le racisme, les préjugés ethniques etc. rendent ce système possible, le justifient en apparence, mais n’en sont pas la cause.

Si c’était vraiment l’immigration qui nous inquiétait, plutôt que de construire des murs de plus en plus hauts et de mettre en place des systèmes de sécurité de plus en plus serrés aux frontières, pourquoi ne nous efforcerions nous pas de rendre les conditions de vie plus tolérables dans ces pays que leurs habitants cherchent désespérément à fuir ?


La dame qui m’a écrit la lettre ci-dessus se trouve en fait dans le même bateau, pour ainsi dire, que les immigrants. La logique qui a suscité son ressentiment est la même que celle qui pousse la plupart des gens à migrer. Le système s’auto-perpétue en montant les victimes les unes contre les autres. Ces tensions ne feront que croître au fur et à mesure que la pression de la dette s’intensifiera à tous les niveaux. Faire porter le chapeau aux autres victimes ne fait qu’obscurcir cette réalité. Alors bien sûr, il existe encore des gens qui savent suivre leurs impulsions généreuses et agir malgré la rareté ambiante, mais ne serait-il pas plus efficace de créer un système qui incarne et encourage ces impulsions ?

 

Je ne vais pas entrer dans le détail de cette proposition ici. J’ai écrit tout un livre sur le sujet*. Toutefois, nous savons où est le cœur du problème. La Grèce en est un exemple flagrant. C’est l’esclavage à la dette, cette dette qui prend de plus en plus le contrôle de la vie des gens et des politiques d’Etat.
 

*The More Beautiful World Our Hearts Know is Possible.

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